Sur l’intuition, la couleur et la liberté de ne pas savoir
Pour Peter Backhaus, la peinture commence là où les explications s’arrêtent. Son travail naît moins d’une image préconçue que d’une attention à ce que la couleur et la toile peuvent révéler. Dans cet entretien, il évoque l’intuition, la liberté de ne pas savoir et la discrète discipline qui consiste à écouter une peinture.
Fine Art Magazine: Vous avez déclaré : « Mon art, c’est ma vie. » Que signifie cette phrase pour vous ?
Peter Backhaus : Je suis né en Allemagne et je vis en Suède depuis une cinquantaine d’années. J’ai été artiste toute ma vie, si bien que je ne peux pas vraiment dissocier mon art de ce que je suis. Mon art, c’est ma vie ; c’est moi. Cela peut paraître simple, mais il est difficile d’expliquer ce processus de l’extérieur, car mon travail vient de l’intérieur. Une grande partie de ce processus est intuitive, presque inconsciente. Je ne cherche pas à illustrer une théorie ni à traduire en image une pensée déjà aboutie. Je peins parce que j’éprouve le besoin de m’exprimer, et c’est par la peinture que cette expression prend forme.
Fine Art Magazine : Beaucoup d’artistes attendent l’inspiration. Pour vous, d’où vient-elle ?
Peter Backhaus : On parle souvent de l’inspiration comme si elle venait d’ailleurs : on attend, puis soudain elle arrive. Ce n’est pas ainsi que je la ressens. Je suis toujours inspiré, parce que je suis vivant et que j’ai besoin de m’exprimer. L’inspiration, c’est simplement prendre part à la vie, être présent à ce qui se passe. Et l’acte de peindre m’inspire en retour. Dès que je commence à utiliser la couleur, à travailler et à réagir à ce qui se produit, l’énergie naît du geste lui-même. Je n’ai pas besoin d’un événement extérieur pour m’autoriser à commencer.
Fine Art Magazine : Comment une peinture commence-t-elle dans votre atelier ?
Peter Backhaus : Je décide que j’ai envie de peindre, et je commence. Il m’arrive d’avoir dix ou quinze tableaux posés au sol et de travailler au milieu d’eux. Je n’ai pas d’image achevée en tête. Ce qui m’intéresse, c’est ce qui se passe lorsque je suis plongé dans la matière, quand un geste ouvre la voie à un autre. L’essentiel est d’être dans le travail, plutôt que de rester à l’extérieur en essayant d’en connaître le résultat à l’avance. Je découvre la peinture en la réalisant.
Fine Art Magazine : Quelle place occupent l’acrylique et la peinture à l’huile dans ce processus ?
Peter Backhaus : Très souvent, je commence par une peinture qui sèche rapidement, comme l’acrylique. Ensuite, il m’arrive de repasser dessus à l’huile et de poursuivre mon travail. Il n’y a pas de recette fixe. Ces matériaux me permettent d’avancer, de changer de direction et de voir ce qui émerge. Je continue jusqu’à trouver quelque chose, même s’il serait peut-être plus juste de dire que j’attends que la peinture commence à me révéler quelque chose. Je ne sais jamais exactement, à l’avance, ce qu’elle va devenir.
Fine Art Magazine : Vous parlez comme si la peinture avait sa propre volonté. Que signifie, pour vous, écouter une image ?
Peter Backhaus : C’est la peinture elle-même qui décide de ce qu’elle veut devenir. Du moins, c’est ainsi que je le ressens. Je la regarde et me demande ce dont elle a encore besoin : que faut-il ajouter, qu’est-ce qui doit maintenant y trouver sa place ? En général, je ne connais pas la réponse. Je dois regarder attentivement et avancer à tâtons, presque comme si j’écoutais ce que le tableau me demandait. Je ne veux pas le contraindre à suivre un plan. Je souhaite rester suffisamment attentif pour reconnaître ce qui émerge et y répondre.
Fine Art Magazine : Cette même ouverture influence-t-elle aussi votre manière de vivre et d’envisager l’avenir ?
Peter Backhaus : Je fais très peu de projets à long terme et je ne passe pas beaucoup de temps à penser à l’avenir. Je suis ce qui me semble juste dans le présent, puis de nouvelles voies s’ouvrent. Trop planifier peut limiter les choses avant même qu’elles aient eu la possibilité de se produire. Bien sûr, si l’on me propose un projet, je dois sentir s’il me convient. Mais je n’ai pas besoin de tout savoir à l’avance. En ce sens, la vie et la peinture sont très proches : je reste ancré dans le présent et je trouve l’étape suivante en répondant à ce qui se présente.
Fine Art Magazine : Que pouvez-vous nous dire de votre exposition au musée Rothko ?
Peter Backhaus : J’ai admiré Mark Rothko toute ma vie. Je ne peins pas comme lui et je suis sans doute une personne très différente, mais j’ai toujours eu un immense respect pour lui. Pouvoir exposer mes œuvres dans ce musée était donc un très grand honneur. Quand j’ai appris que je pouvais participer à l’exposition, j’ai immédiatement ressenti de la joie et de l’enthousiasme. Cette invitation comptait tellement pour moi que j’ai voulu créer quelque chose spécialement pour cette occasion. Presque aussitôt, j’ai décidé de réaliser trois grandes peintures, un triptyque, pour l’exposition. J’étais si heureux de cette possibilité que je me suis mis au travail sans attendre. Je voulais que ces tableaux deviennent quelque chose de très important pour moi — peut-être même mon chef-d’œuvre. Mais ce désir ne signifiait pas que je pouvais décider à l’avance de l’apparence des trois tableaux. Même lorsqu’un projet me tient énormément à cœur, je dois continuer à faire confiance à mon travail et le laisser trouver sa propre direction.
Fine Art Magazine : Et quel est votre souvenir le plus marquant de votre arrivée au musée ?
Peter Backhaus : J’y étais allé la veille et j’avais filmé l’entrée. J’avais dit : « Demain, je serai ici. » Et le lendemain, j’y étais vraiment. C’était un moment merveilleux. J’étais reconnaissant de cette occasion et particulièrement reconnaissant envers Nour Nouri et Davood Khazaie, avec qui je partageais cette expérience. Il n’était pas nécessaire de rendre les choses plus compliquées. J’étais présent, mes tableaux étaient là, et j’étais heureux. Pour moi, cela fait aussi partie de l’art : être pleinement présent lorsque quelque chose que l’on a créé prend sa place dans le monde.
Fine Art Magazine : Votre collaboration avec Pashmin Art a commencé en 2019 et a depuis permis à vos peintures d’être présentées dans divers contextes d’exposition internationaux, des musées chinois à Hambourg, en passant par le musée Rothko. Avec le recul, que représente pour vous ce parcours artistique ?
Peter Backhaus : Ma collaboration avec Pashmin Art a permis à mes peintures de voyager et de rencontrer des publics dans des environnements culturels très différents. Au fil des ans, mes œuvres ont été exposées en Chine, notamment dans des musées et à Art Beijing, ainsi qu’en Allemagne lors d’expositions telles que Convergence of Echoes, The Spectrum of Emotions et Traces of Being. Il y a également eu une exposition aux Museen der Schloss- und Residenzstadt Greiz, puis cette expérience particulièrement marquante au musée Rothko.
Ce qui m’intéresse dans ces expériences, c’est qu’une peinture naît de quelque chose de profondément personnel, de quelque chose qui émerge de moi sans intention prédéfinie. Je ne pense ni au lieu où elle sera un jour exposée ni à la manière dont quelqu’un pourrait l’interpréter. Je suis simplement la peinture et la laisse trouver sa propre expression. Pourtant, une fois sortie de l’atelier, elle entre dans un autre espace, un autre contexte et devient partie intégrante de l’expérience de quelqu’un d’autre. Je trouve cela fascinant.
Publication et exposition à Hambourg / 2026–2027
En 2026, Pashmin Art Publisher a publié Peter Backhaus: Im Sturm der Farben / In the Storm of Colors. Cet ouvrage bilingue allemand-anglais de 375 pages réunit des textes du Dr Sohrab Tavousi, du Dr Davood Khazaie et de Peter Backhaus, sous la direction éditoriale de Nour Nouri et Davood Khazaie. Son titre fait écho à la manière dont l’artiste décrit la couleur : un processus vivant, plutôt qu’une image figée que l’on imposerait à la toile.

Du 21 novembre 2026 au 20 janvier 2027, la Pashmin Art Gallery à Hambourg accueillera une exposition collective présentant des œuvres de Peter Backhaus aux côtés d’œuvres et de livres de Reinhard Hanke et d’Andrea Donner. Cette présentation permettra aux visiteurs de découvrir ses peintures en regard de la publication consacrée à sa pratique artistique.
L’entretien a été réalisé par le Dr Davood Khazaie (critique littéraire et artistique, commissaire d’exposition international).



