Andrea Donner : L’art d’être

Entretien : matière, mémoire, nature et conscience

L’artiste suisse Andrea Donner travaille à la croisée de la peinture, de la matière et de l’espace. Sa pratique associe des textiles réemployés, des substances naturelles et des formes abstraites à des questions de mémoire, de perception, de transformation et d’expériences héritées. Dans cet entretien, elle revient sur les origines de sa démarche, l’importance des matériaux et les idées qui relient son travail plastique à son ouvrage de 2026, Die Kunst des Daseins – The Art of Being.

« L’art est devenu pour moi un moyen de donner une présence matérielle à des processus moins visibles. »

Fine Art Magazine : Votre pratique artistique associe peinture, textiles, matériaux naturels et questions de conscience. D’où vient cette approche ?

Andrea Donner : J’ai grandi en Suisse centrale, dans une famille nombreuse et dans un environnement où les traditions, la nature et les savoir-faire tenaient une grande place. Ma formation en design textile et en nutrition, ainsi que mon expérience de l’apiculture, ont influencé ma manière de comprendre les matériaux et les processus.

Au fil du temps, je me suis intéressée non seulement à ce que nous voyons, mais aussi à ce qui se cache sous le visible : les souvenirs, les émotions, les relations et les schémas qui nous façonnent, souvent avant même que nous en ayons conscience. L’art est devenu pour moi un moyen de donner une présence matérielle à ces processus moins visibles.

Fine Art Magazine : Le lin ancien et les textiles réemployés jouent un rôle important dans votre travail. Qu’est-ce qui vous attire dans les matériaux qui ont déjà une histoire ?

Andrea Donner : Les tissus usagés ne sont jamais entièrement neutres. Ils portent les traces du temps et de l’expérience humaine. Une partie abîmée, une ancienne couture ou une irrégularité n’est pas nécessairement quelque chose que je souhaite cacher. Cela peut faire partie de l’œuvre et de son histoire. Il m’arrive d’ajouter des coutures ou d’assembler des fragments pour que quelque chose de nouveau puisse naître de l’existant.

Il y a là un lien avec le wabi-sabi et la beauté de l’imperfection et de l’inachèvement. C’est également personnel. Ma grand-mère possédait des tissus qui faisaient partie de son trousseau, des objets auxquels beaucoup de temps et de soin avaient été consacrés. Travailler avec ces matériaux permet de reconnaître ce qui nous a précédés tout en lui donnant la possibilité de se prolonger sous une autre forme.

Fine Art Magazine : Votre palette de matériaux va bien au-delà de la peinture traditionnelle. Pourquoi des substances telles que la cendre, la chaux, la cire, le fusain et la terre sont-elles importantes pour vous ?

Andrea Donner : Les matériaux ont chacun leur caractère et leur histoire. Je travaille avec le lin, les pigments, l’acrylique, l’encre, le fusain, la cire, la chaux, la cendre et d’autres substances naturelles. La cire d’abeille revêt une importance particulière en raison de mon lien avec l’apiculture. Ces matériaux ne sont pas de simples outils pour produire une image ; ils évoquent l’origine, la transformation, la fragilité et la continuité.

J’aime laisser le matériau lui-même participer à l’œuvre. Une surface peut conserver une trace, résister à une intervention ou suggérer une direction inattendue. Ce dialogue est important pour moi.

Quelques œuvres d’Andrea Donner au musée Rothko, dans le cadre de l’exposition « Kosmiki Dynami », du 8 décembre 2023 au 18 février 2024.

Fine Art Magazine : La nature est manifestement présente dans votre travail, pourtant vos peintures sont essentiellement abstraites. Comment comprenez-vous cette relation ?

Andrea Donner : Je m’intéresse moins à représenter littéralement la nature qu’à explorer ses processus : croissance, transformation, connexion, rythme et résilience. La nature nous montre sans cesse que le changement n’est pas une exception ; il fait partie de l’existence.

Des œuvres comme Sprout et Timelines reflètent cet intérêt pour la croissance et les liens qui unissent les choses. Les lignes, les sections, les coutures et les couches peuvent suggérer différents chemins ou moments qui restent reliés à un ensemble plus vaste. Pour moi, l’abstraction offre la liberté de vivre ces relations plutôt que de simplement les illustrer.

Fine Art Magazine : Vos travaux récents abordent de plus en plus la perception, les schémas hérités et la conscience. Votre conception de l’art a-t-elle changé ?

Andrea Donner : Je vois de plus en plus l’art comme un espace de rencontre. Je ne veux pas qu’une œuvre explique une théorie ou apporte une réponse définitive. Je veux qu’elle crée un espace où la perception puisse ralentir.

Les questions concernant ce dont nous héritons — sur les plans émotionnel, culturel et relationnel — ont pris une importance croissante. Qu’est-ce qui nous façonne ? Qu’est-ce qui reste inconscient ? À quel moment un schéma hérité peut-il devenir une décision consciente ? Mon projet Art as Legacy et la série Silent Inheritance explorent ces passages entre mémoire, appartenance, prise de conscience et choix.

Fine Art Magazine : Votre travail a été présenté à l’international, en Europe comme en Asie. Que représente pour vous ce dialogue élargi ?

Andrea Donner : Il est fascinant de voir comment une œuvre peut entrer dans différents environnements culturels tout en continuant à susciter des résonances. Les expositions internationales ont fait dialoguer mon travail avec des publics, des artistes et des commissaires d’exposition issus de contextes très différents.

Le contexte change, mais les questions fondamentales de connexion, de transformation et d’expérience humaine peuvent franchir les frontières culturelles. J’apprécie cet échange, car il peut ouvrir de nouvelles façons de voir l’œuvre aussi bien que nous-mêmes.

Fine Art Magazine : En 2026, Pashmin Art Publisher publie Die Kunst des Daseins – The Art of Being. Comment ce livre s’inscrit-il dans votre parcours artistique ?

Andrea Donner : Ce livre rassemble des questions qui accompagnent mon travail depuis des années : comment vivre en conscience sans chercher à contrôler la vie ? Comment la perception, les émotions et l’expérience façonnent-elles nos choix ? Et comment assumer la responsabilité de ce que nous créons à partir de ce dont nous avons hérité ?

The Art of Being ne parle pas d’optimisation de soi. Il est question de présence, d’orientation intérieure et de liberté de faire des choix conscients. En ce sens, le livre et les œuvres d’art participent de la même recherche. Sa publication, en édition bilingue allemand-anglais ainsi que dans une édition distincte en chinois, reflète également quelque chose d’important pour moi : ces questions sont profondément personnelles, mais aussi universelles.

L’entretien a été réalisé par le Dr Davood Khazaie (critique d’art et de littérature, et commissaire d’exposition international).

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